LEITURA FURIOSA
Manifestation littéraire à l'initiative de l'association Cardan dans le cadre de son travail social en direction de personnes fâchées par la lecture et l'écriture - 2008

Photographie

"Elle est belle ta maison."
"Je suis si heureuse depuis que mon mari est mort. Je ne devrais pas dire ça, mais c'est la vérité. J'ai plus peur."
"Moi, je voudrais être comme toi, mais dans ma vie il y a trop de trous. Alors, j'me penche au-dessus et j'vacille. Mon œil se retourne dans ma tête et j'me retrouve dans une maison que je n'ai jamais vue. Pourtant, je la reconnais. Il y a une grande porte fermée avec dessus les graffitis des condamnés à mort de la guerre."
"Je n'aime pas les guerres. Pour moi le bonheur existe que si tout le monde est heureux."
"C'est qui lui ?"
"Lui, il est d'Arras. Souvent, il passe, il visite le paysage. Il marche toute la matinée. Il vit seul, il cuisine du sauté de mouton. Avec, il boit deux verres de vin, pas plus, puis il fume une cigarette et il réfléchit."
"Il a pas de femme ?"
"Il en parle jamais. Il paraît qu'il avait une fiancée à Arras."
"Arras ? il y avait une chanson, avec Arras ?"
"Ben oui, Fernandel. Il me faisait rire."
"Et alors sa fiancée ?"
"Quand il s'est retrouvé au chômage, il a dû partir, mais elle, elle est restée. Dès qu'il avait deux, trois jours, il revenait, puis après un moment, il revenait moins, et enfin il est plus revenu."
"Comment qu'il s'appelle ?"
"J'en sais rien, moi, j'l'appelle la rivière Kwaï."
"Comment ?"
"La rivière Kwaï, parce qu'il est tout ridé, comme si la flotte, elle avait creusé des sillons."
"Où c'est qu'tu vas chercher tout ça ?"
"Ben, j'vais pas le chercher, ça vient tout seul."
"T'es comme ta sœur."
"Ma sœur, ah non, elle, elle est électrique au sang, mais moi, il y a trop de trous et puis je revois la porte des condamnés. Cinq fois, j'ai essayé de l'ouvrir et même il n'y a pas longtemps."
"Et tes cinq gosses ?"
"J'pense à eux, au dernier moment. Tu sais, moi, j'ai jamais été aussi heureuse que pendant mes grossesses. Alors tu vois, mes enfants, c'est ce que j'ai de plus beau. Mais parfois, j'ai trop de vertige et j'me dis que jamais j'verrai Las Vegas ou Tahiti ou Venise, Venise… il paraît qu'il n'y a que des amoureux."
"Ta sœur, elle te remonte pas le moral?"
"Ma sœur, c'est une effrontée, celle-là. Tu sais, l'homme qui lui courrait après, l'gorille, celui qu'elle appelait Pupuce. Un jour, elle l'a teint en roux et elle lui a mis une crème pour la peau, il était tout vert."
"Celui qui l'a demandée en mariage ?"
"Oui, et elle, elle a dit oui. Pupuce, il a tout acheté, la robe, le costume, les bagues, le banquet, tout quoi. Elle, elle a demandé à une copine, tu lui donnes 90 ans même si elle en a que 49 de prendre sa place. Et elle, elle a dit oui. Mais le jour du mariage, ma sœur, elle a dit au gorille qu'elle voulait pas de lui. Parfois, nous, on imagine sa tête si la copine y avait été et qu'il ait soulevé le voile."
"Et il a fait quoi le marié ?"
"Il a baissé la tête, il est parti, il a boudé. Trois jours après il est revenu."
"Qu'est-ce que t'en dis, toi, l'homme d'Arras ?"
"J'dis que j'crois dans la réincarnation, mais avec la pollution maintenant, vaut mieux rester en vie."

Philippe Sturbelle inspiré par Magalie, Mireille, Nathalie et Yvon
16 mai 2008

Adieu

Les yeux perdus dans le salon
Une lumière noire qui vacille
Sourire figé visage de plomb
Regard perdu sous les sourcils
Terminus, dernière station
Y a plus d'élu au domicile

Dans le miroir de la maison
On se regarde, c'est si facile
On peut grimacer sans façon
S'amuser, faire les imbéciles
Oublier que de toute façon
La vie ne tient qu'à un fil

Tes bras, ta bouche, ton nez, ton front
Cette voix qui résonne tranquille
Si étrangère à tout affront
Et qui caresse et se faufile
Sur quel quai, sous quel pont
As-tu amarré l'écoutille

Mon frère, mon fils, mon garçon
Oh mon amour en péril
Tu me laisses sur le perron
Hagarde, perdue et inutile
Ton sang inonde ma raison
Tu es parti, ainsi soit-il.

Philippe Sturbelle inspiré par Magalie, Mireille, Nathalie et Yvon
16 mai 2008

Le Cardan organise Leitura Furiosa depuis 1992 parce qu’il n’y avait pas de manifestation littéraire pour ceux qui sont fâchés avec la lecture et l’écriture.
C’est un moment insolite.
L’objectif est de permettre à ces personnes d’accompagner pendant un moment la création d’un texte.
À Leitura Furiosa, l’écrivain doit s’engager dans la création en prenant les mêmes risques qu’ont pris les personnes en venant les rencontrer.
Ils sont venus mettre en jeu leurs vies d’opprimés.
Leitura Furiosa serait plus proche de l’art que de la culture.
Leitura Furiosa dure trois jours et depuis quatre ans au mois de mai à Amiens, Kinshasa et en 2008 à nouveau au Portugal.

Je me suis retrouvé à Rue avec 3 femmes et 1 homme de 23 à 62 ans.
Cette rencontre bouleversante m'a inspiré un texte et deux chansons.

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Oui et non

J'lui ai dit oui, j'lui ai dit oui
Mais bas les pattes, ne me touche pas
On verra après la mairie
Un peu d'patience et j'suis à toi
Ta princesse, ta femme chérie
Qui se blottira dans tes bras

Il y a cru, il y a cru
Il a cru que c'était tout cuit
Que je me donnerais toute cru
Et les oiseaux chantent cui cui

Faut que tu achètes le rubis
Une jolie robe en taffetas
Un beau bouquet de myosotis
Une bague en or dix-huit carats
Faut commander pour les amis
Un banquet de quarante plats

Tout l'argent, il a réuni
A tout acheté comme il se doit
Le gars il avait pas compris
Que de lui je n'en voulais pas
J'ai mis la robe à une amie
Et puis un joli voile en soie

Il y a cru, il y a cru
cru que c'était tout cuit
Que je me donnerais toute cru
Et les oiseaux chantent cui cui

Se sont r'trouvés à la mairie
Il lui a mis la bague au doigt
Il a dit oui, elle a dit oui
A soulevé le voile en soie
Mais t'es qui toi, dit-il surpris
Je suis ta femme, ça se voit pas?

Sur lui on a jeté du riz
Il s'est voûté et le front bas
Il est parti sans même un cri
À reculons pour qu'on le voit pas
Alors la promise a surgi
Et convier tout l'monde au repas

Il y a cru, il y a cru
Il a cru que c'était tout cuit
Que je me donnerais toute cru
Et les oiseaux chantent cui cui

Il y a cru, il y a cru
Il a cru que c'était tout cuit
Que je me donnerais toute cru
Et les oiseaux chantent cui cui

Philippe Sturbelle inspiré par Magalie, Mireille, Nathalie et Yvon
16 mai 2008