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Non,
la ville de Morges n'avait pas été choisie au hasard.
Le centre était un entrelacs complexe de ruelles. Des maisons
anciennes à colombages, un peu fatiguées se serraient
les unes contre les autres s'empêchant mutuellement de s'écrouler.
La périphérie était moderne. Des petits pavillons
bien ordonnés s'alignaient le long de larges boulevards qui
débouchaient sur des centres commerciaux zébrés
de néons. Petits jardinets bien proprets fleuris, bien pimpants,
yohodle i, yohodle a, portes de garage automatiques, parfois un jet
d'eau, des voitures allemandes et le drapeau helvète bien en
évidence, fier. Dans le bas de la ville, le lac, douche et
poubelle tous les vingt-six mètres, et au loin la chaîne
des Alpes pour la métaphysique de l'âme.
Oui,
c'était à Morges qu'allait se tenir le congrès
des démiurges. Parfaitement à Morges, ici-même
où s'était tenu le tout premier congrès, cinq
siècles auparavant. Il avait, à l'époque, provoqué
les foudres des Calvinistes orthodoxes, avait plongé la ville
dans un lent mais profond déclin et avait terni la réputation
de la municipalité qui ne demandait qu'à se fondre
dans la masse. La rancune était encore tenace cinq siècles
plus tard et la perspective de ce congrès bouleversait l'harmonie
des pimpants proprets fiers de leur drapeau.
Après cet historique cataclysme, les démiurges
s'étaient dispersés ne se retrouvant qu'une fois l'an
dans les lieux les plus improbables pour échapper à
la vindicte populaire et aux foudres du pouvoir en place. De la
sorte, les histoires les plus farfelues circulaient sur ces rencontres.
Tour à tour, on racontait que les grottes de Lascaux, les
galeries abandonnées des mines de Loos-en-Gohelle, les églises
de Cappadoce, les catacombes de Palerme, le Kremlin de Souzdal,
la hutte des 400 coups à Sailly-Bray, l'antre des volcans
d'Auvergne, le mess des officiers d'un paquebot enchâssé
dans les glaces d'Arkhangelsk ou encore les souterrains de l'hôtel
Matignon avaient servi de théâtre à ces réunions.
"Non aux démiurges à Morges",
pouvait-on lire sur les banderoles des manifestants qui parcouraient
la ville depuis une quinzaine de jours. "Non, non, non pas
de démiurges à Morges", scandaient les protestataires.
"On les égorgera,
On les immergera,
On les abrègera, non, non, non…"
"Ne me parlez pas des démiurges !
Ils sont le diable incarné, la pomme et le serpent. D'ailleurs
ils ne respectent rien."
"C'est vrai, ils critiquent tout, c'est d'ailleurs leur unique
théorie. Tout ce qui est établi est à bannir,
ce sont des damnés, voilà ce qu'ils sont, des damnés."
"Vous les connaissez ?"
"Ah non, il ne manquerait plus que cela."
"Pourtant à vous entendre…"
"Ce n'est pas parce que je ne les connais pas, que je ne les
connais pas."
"Ah bon…"
"Vous trouvez ça honnête, vous, de défendre
que la société est une entreprise de décervelage,
de prôner qu'un adulte n'est qu'un rouage, de clamer que les
vieux ne sont que de vieux rouages et donc d'immobiles conservateurs
qui s'accrochent à la vie comme à leurs acquis ?"
"J'ai même lu quelque part, je ne sais plus où,
qu'ils considèrent le vieux comme un croûton rassis
dérivant dans le potage des idées reçues."
"Je vous le dis, la pomme et le serpent. Il faut leur barrer
le passage. Rappelez-vous, il y a 500 ans ! La pomme et le serpent."
"Quant aux jeunes, ils les considèrent comme l'enjeu
de la société. Il faut vite les rendre adultes pour
leur éviter toute envie de création."
"La création, la création, il n'y en a une qu'une
de création, celle de Dieu, c'est la seule et il n'y aura
jamais que celle-là. Ce qu'on appelle création maintenant,
ce n'est que de l'embellissement, des cohortes de nains dans le
jardin d'Eden, rien de plus."
"Madame…"
"Non, laissez-moi parler. Les démiurges, je vais vous
dire, ils se croient plus libres que les autres hommes, libres de
dire merde, crotte et tutti quanti, libres d'agir comme bon leur
semble, libres de prendre leur déjeuner à la place
du souper, libres de courtiser au mépris de toute bienséance,
libres de dire tout haut ce que les autres pensent tout bas, libres
de ne pas se soucier de leur retraite. Vous trouvez cela normal,
vous ? Vous n'y pensez peut-être pas à votre retraite,
hein, hein ?"
"Mais ce n'est pas le sujet, on ne va pas discuter des retraites."
"Et pourquoi pas, vous pensez peut-être qu'on a trimé
toute notre vie pour se retrouver avec une misère à
la fin de nos jours, vous trouvez cela normal. Eh bien, c'est du
propre, laissez-moi rire."
"Madame Anna, ne vous échauffez pas, vous devriez…"
"Vous n'allez pas vous y mettre vous aussi. Pourquoi tout le
monde se ligue contre moi, pourquoi ? Mon Dieu, mon Dieu, Eli, Eli,
lamma sabakhtami."
"Asseyez-vous sur ce banc. Voilà, calme, regardez comme
l'eau du lac est limpide et comme on distingue bien les Alpes aujourd'hui,
encore un beau jour."
"Vous avez raison, je m'échauffe, je me bile et je ne
devrais pas. D'ailleurs je ne sais plus pourquoi je me suis emportée."
"Vous voyez, c'est passé, allez, on respire, une, deux,
bien profond, Madame Anna, comme si vous chassiez l'air par votre
derrière."
"Oh le coquin, vous en avez de bonnes vous, par le derrière
! Mais vous voulez que je lâche des prouts ?"
"Madame Anna ! Comme si ! Par le derrière, c'est une
image, c'est pour bien se vider de tout l'air."
"Oui, oui, des prouts. Eh bien, tenez en voilà un. Oh
mon Dieu qu'ai-je fait ? Mon Dieu, Mon Tout, prenez mon cœur
et rendez-le moins fou."
"Vous saviez que pour les démiurges, le but de la vie
est de se connaître, de se sculpter, pour reprendre le terme
d'un philosophe hédoniste contemporain, de vivre en quête
perpétuelle de curiosité, de surprise de soi et de
recherche du plaisir."
"Évidemment, vous croyez peut-être que je ne le
sais pas. Vous croyez peut-être que je ne sais pas que la
devise des démiurges se résume par : "crée
ou crève". Ils se prennent pour Dieu, je vous le dis,
blasphème, blasphème, les sauterelles vont revenir,
sept fois je me casserai la jambe et sept fois, sept fois la maladie
frappera ma maison et la tienne aussi, toi qui te permets de faire
le narrateur de cette lamentable histoire."
"Madame Anna, ça suffit, vous allez attraper du mal.
Venez, nous allons aller boire une bonne tisane. Ne faites pas attention,
Monsieur, elle est très sensible, vous savez, on raconte
qu'un de ses ancêtres a fait partie des démiurges,
jetant ainsi l'opprobre sur toute sa famille pour des générations
et des générations, alors les mémoires anciennes
l'égarent dans les craintes."
"Je ne voulais pas…"
"Je sais, éloignez-vous, je vais la distraire."
"Restez là, me distraire, vous vous prenez pour qui
? Je veux en finir avec ce narrateur du diable. Dites-moi, vous
trouvez ça normal qu'ils remettent en cause le langage."
"C'est de la création, j'imagine."
"Arrêtez avec ce mot, blasphème, sauterelle et
pomme pourri."
"Les mots n'appartiennent à personne, Madame, chacun
en fait ce qu'il en veut."
"Vous croyez ça, vous, alors dites-moi ce que c'est
ça ?"
Madame Anna sortit un papier un peu corné, un peu jauni de
sa poche et lut.
— Ouch ! Ma clignette vascille, ça vermillonne, slam,
slam, ouch sur mes doigts.
— Terdzotte, bas les paluches, ausque je baille, ausque zzzing,
ausque plaffe, raide.
— Tout doux, enjoguette, djoï, djoï et fusion, lame
bleue, jaspe, gypse et jupon.
— Pif, paf sur le pif, sur le paf et ronde artichaut. Salut.
"Alors, hein, ça veut dire quoi ? Ah, ah, vous voilà
confondu. De la création, si Dieu avait créé
de la sorte, on marcherait la tête en bas, on aurait le nombril
dans le dos et le saucisson serait un fruit qui pendrait aux branches
du saucissonnier. Au revoir Monsieur, je suis désolée
de vous avoir rencontré, vous m'avez gâché la
journée. Si vous mourriez, là subitement, je ne vous
plaindrais pas et je n'irais pas verser une larme sur votre tombe.
Suivez mon conseil, l'agriculture manque de bras, alors arrêtez
de faire le narrateur. Mon Dieu, mon Tout, prenez mon cœur
et rendez-le moins fou."
Madame Anna s'éloigna au bras du gentil
monsieur qui s'efforçait de la calmer, elle martelait le
sol de ses bottines montantes comme pour écraser toutes ses
idées noires. Le lac, les Alpes, l'air était frais,
les drapeaux battaient le rappel de la résistance.
Personne ne savait comment se déroulaient
les séances des congrès. Les informations qui avaient
filtré indiquaient que l'expérience hédoniste
de chaque démiurge était examinée, sa profonde
créativité jugée, l'enrichissement de sa personnalité
évalué au moyen d'un spiromètre des plaisirs,
son éloignement de la norme mesuré par le récit
de ses manifestations asociales, et son prosélytisme recruteur
détaillé. Un classement était établi,
s'en suivait pour les uns les récompenses pour les autres
les sanctions les plus diverses, blâme, mise en quarantaine,
amendes en argent, flagellation, ligatures testiculaires et dans
les cas extrêmes, mise à mort. En effet, comme l'exclusion
n'existait pas, on était démiurge à vie au
risque de la voir écourtée par la sanction fatale.
La mise à mort était rituelle, le corps du démiurge
était immergé jusqu'à ce que le manque d'oxygène
ne fige à jamais le corps. Aucun démiurge n'ignorait
cette éventualité et l'avait acceptée par serment
lors de son intronisation. Il n'empêche qu'un verdict de mort
était toujours vertigineux. L'accusé avait beau se
persuader que la mort valait mieux qu'une vie asservie avec paralysie
progressive de la personnalité, la perspective de quitter
son corps restait inacceptable.
— Acht, acht, goudron, nou, nou, ouar, ouar, acht, au bout,
chliiiim, auchzone, croupi, sschipp, sschapp and the end. Non, on,
on on, zing boum.
Personne ne savait le nombre exact des démiurges,
ce qui était sûr c'est que la somme des chiffres de
ce nombre était toujours égale à 1. Pour le
congrès de Morges, ils étaient 10. On le savait car
ils avaient dû décliner leur identité auprès
des autorités douanières pour pouvoir entrer sur le
territoire. Il y avait Youri, le Russe, qui avait côtoyé
Soljenitsyne dans les camps et connaissait tout Tchékhov
par cœur, Lucien, le Belge, qui avait passé sa vie à
essayer de construire une fusée pour aller dans la lune et
dont les maquettes explosaient les unes après les autres
dès leur mise à feu. Il y avait les frères
Tran Van Binh et Tran Van Banh qui avaient sauvé une grande
partie des temples d'Angkor des racines carnivores, Margaret Applejuice,
dite Margie, ancienne strip-teaseuse foraine spécialiste
du grand écart, Aqueduc Coulibiak d'origine inuit, installé
aujourd'hui dans les Caraïbes et animant un cinéma d'art
et d'essai. Susan Stapplespoon était une pamphlétaire
féroce qui s'attaquait aussi bien aux zélotes en bretelles,
qu'aux pourfendeurs de l'azote en cuisine, Arturo d'Ambrosio au
passé trouble au sein de la mafia calabraise qui s'était
reconverti dans l'élevage de volaille bio, Jorge di Lopez,
un moine défroqué entraîneur de foot dans les
quartiers déshérités des grandes villes sud-américaines
et lecteur de bandes dessinées pour aveugles, et enfin madame
Brahama, ancienne étoile du cirque de Calcutta qui avait
connu son heure de gloire comme jongleuse d'assiettes au Maharadjah
Palace de Las Vegas, actuellement gérante d'un restaurant
de fondues et raclettes dans une station de ski du Colorado.
Et voilà que tout ce petit monde de démiurges
débarquait à Morges. Ils arrivèrent en barge,
accostèrent sur la berge. Dix sages aux vêtements de
serge, un cierge noir à la main et une gerbe d'orge dans
l'autre. D'un pas lent et en cadence, ils entrèrent dans
la vieille ville, les habitants de Morges les regardaient avec défiance,
méfiance et mauvaise conscience. Une sorte de rage sourde
grondait en eux. « Purgez Morges des démiurges de crainte
d'être grugés par eux », pensaient-ils tous sans
oser le scander à haute voix. La procession s'arrêta
au niveau du magasin de fromage Le Joyeux Gruyère. Soudain,
chacun des démiurges partit en sprint et se dispersa par
les ruelles. Même les plus jeunes qui avaient tenté
de les pister avaient perdu leur trace. Où étaient-ils
passés ?
On parla d'anciens souterrains, d'églises
englouties, de murs pivotants révélant une cache ancienne,
on parla du labyrinthe des caves du Joyeux Gruyère où
s'étaient réfugiés les moins orthodoxes des
Calvinistes, on parla beaucoup sans pour autant retrouver leur trace.
La nuit qui suivit, au moindre bruit, les lumières des chambres
s'allumaient, les voisins s'interpellaient aux fenêtres, vérifiaient
les verrous. Une peur insinuante se glissait dans la ville avec
son lot d'insomnies, de cris, de cauchemars. Madame Anna en chemise
de nuit parcourait les rues en annonçant la fin du monde.
"La pomme et le serpent, et les sauterelles, j'ai péché,
j'ai péché, ayez pitié, ayez pitié."
"Rentrez chez vous, Madame Anna, rentrez chez vous."
"Je vais brûler en enfer, tant qu'un démiurge
existera, je garderai la trace de la faute de mon ancêtre."
"Soyez raisonnable, madame Anna, rentrez chez vous."
"La pomme, le serpent et les sauterelles, Eli, Eli, lamma sabakhtami."
Épuisée, madame Anna s'écroula
sur un banc du petit square, elle prit sa tête entre ses mains.
Après un long moment, elle la releva. À côté
et en face d'elle, les démiurges s'étaient assis et
la regardaient. Comme cette partie du square était illuminée
par un réverbère, tous ceux qui habitaient en face
purent voir la scène. Ils prévinrent leurs voisins
de derrière, ceux-ci, ceux de derrière et ainsi de
suite, si bien que presque tout Morges s'agglutina aux premières
loges pour espionner. Chacun pensait intérieurement que le
moment était venu d'estourbir les démiurges mais personne
n'en émit l'idée et chacun enterra ses velléités
de courage bien au fond de soi. Anna sursauta mais aucun cri ne
sortit de sa gorge. Un des démiurges se leva et s'approcha
d'elle.
"Qu'est-ce qu'il fait ?"
"Il s'agenouille devant elle, je crois que c'est Youri le Russe."
"Qu'est-ce qu'il dit ?"
"Je ne sais pas, je n'entends rien. Oh ! Voilà les deux
Asiatiques qui se lèvent à leur tour. Ils déploient
une longue écharpe blanche, ils se mettent à danser
autour d'Anna. Anna se redresse à son tour, ils lui passent
l'écharpe autour du cou, ils vont l'étrangler. Oh
! Anna danse avec eux."
"Regardez, l'Anglaise lui enlève ses vêtements
alors qu'elle continue de danser. Elle se met à courir autour
des bancs, elle rit, le Belge lui court après, elle se couche
dans l'herbe."
"Mais c'est interdit de marcher sur les pelouses, encore moins
de s'y allonger. Quel scandale, mais quel scandale !"
"Le Belge s'allonge sur elle, les démiurges chantent,
mais quel scandale."
"Elle se relève, elle se rhabille, et tous ensemble
s'éloignent."
Les habitants de Morges, en peignoirs, pyjamas,
robes de chambre, bigoudis, sortirent des maisons et de loin suivirent
le groupe des démiurges qui descendait vers le lac. Ils remontèrent
dans leur barge, offrirent leurs gerbes d'orge à Anna restée
sur la berge et s'éloignèrent dans le noir des eaux.
Anna agitait la longue écharpe blanche qui ondulait dans
le vent.
Quand les démiurges disparurent, les habitants affluèrent
et se mirent à scander :
"On vous égorgera
On vous immergera
On vous abrègera"
Un bon petit courage à retardement, ça donne bonne
conscience. Les femmes entourèrent Anna.
"Qu'est-ce qu'ils t'ont fait, qu'est-ce qu'ils t'ont dit ?"
"Vous voudriez bien le savoir, n'est-ce pas ?"
"Oh oui, dis le nous Anna, dis le nous."
"Ils m'ont dit ceci : ma clignette vascille, enjoguette djoï
et fusion
ma clignette vascille, enjoguette djoï et confusion
jaspe, gypse et haut jupon."
"Qu'est-ce que ça veut dire ?"
"Mais, rien, absolument rien", répondit Anna en
souriant. Puis elle s'éloigna, s'approcha de la première
maison, arracha le drapeau qui pendait à la hampe, le déchira
et en éparpilla les morceaux dans la rue au mépris
de toute règle de respect de l'environnement. Mais plutôt
qu'une solide réprobation, une sorte d'incrédulité
et de sournoise jalousie les saisit. Chacun sentit monter en lui
un étrange et délicieux appel à la délinquance.
Ils se regardèrent les uns les autres, non plus avec ce regard
quotidien bien lisse et bien correct mais avec un pétillement
qui traduisait comme une invitation, une irrévérence,
un désir. Personne ne sut dire combien de temps dura ce moment,
deux secondes, dix minutes, une heure ? Puis, petit à petit,
chacun s'en retourna chez soi.
Quand le jour se leva, les eaux du lac sortaient
du brouillard, les Alpes émergeaient, rien n'avait changé,
tout était là comme toujours, les traces qu'avait
laissées la barge s'effaçaient, les morceaux de drapeau
volaient au vent. Rien n'avait changé, rien, sauf peut-être
un petit grain de sable, un bout de tissu arraché, un frisson
de scandale, détails marginaux !
Le Crotoy le 29 octobre 2007 |