DANS LA MARGE
nouvelle écrite pour un concours de nouvelles dont le thème était "dans la marge" - 2007

Non, la ville de Morges n'avait pas été choisie au hasard. Le centre était un entrelacs complexe de ruelles. Des maisons anciennes à colombages, un peu fatiguées se serraient les unes contre les autres s'empêchant mutuellement de s'écrouler. La périphérie était moderne. Des petits pavillons bien ordonnés s'alignaient le long de larges boulevards qui débouchaient sur des centres commerciaux zébrés de néons. Petits jardinets bien proprets fleuris, bien pimpants, yohodle i, yohodle a, portes de garage automatiques, parfois un jet d'eau, des voitures allemandes et le drapeau helvète bien en évidence, fier. Dans le bas de la ville, le lac, douche et poubelle tous les vingt-six mètres, et au loin la chaîne des Alpes pour la métaphysique de l'âme.

Oui, c'était à Morges qu'allait se tenir le congrès des démiurges. Parfaitement à Morges, ici-même où s'était tenu le tout premier congrès, cinq siècles auparavant. Il avait, à l'époque, provoqué les foudres des Calvinistes orthodoxes, avait plongé la ville dans un lent mais profond déclin et avait terni la réputation de la municipalité qui ne demandait qu'à se fondre dans la masse. La rancune était encore tenace cinq siècles plus tard et la perspective de ce congrès bouleversait l'harmonie des pimpants proprets fiers de leur drapeau.

Après cet historique cataclysme, les démiurges s'étaient dispersés ne se retrouvant qu'une fois l'an dans les lieux les plus improbables pour échapper à la vindicte populaire et aux foudres du pouvoir en place. De la sorte, les histoires les plus farfelues circulaient sur ces rencontres. Tour à tour, on racontait que les grottes de Lascaux, les galeries abandonnées des mines de Loos-en-Gohelle, les églises de Cappadoce, les catacombes de Palerme, le Kremlin de Souzdal, la hutte des 400 coups à Sailly-Bray, l'antre des volcans d'Auvergne, le mess des officiers d'un paquebot enchâssé dans les glaces d'Arkhangelsk ou encore les souterrains de l'hôtel Matignon avaient servi de théâtre à ces réunions.

"Non aux démiurges à Morges", pouvait-on lire sur les banderoles des manifestants qui parcouraient la ville depuis une quinzaine de jours. "Non, non, non pas de démiurges à Morges", scandaient les protestataires.
"On les égorgera,
On les immergera,
On les abrègera, non, non, non…"

"Ne me parlez pas des démiurges ! Ils sont le diable incarné, la pomme et le serpent. D'ailleurs ils ne respectent rien."
"C'est vrai, ils critiquent tout, c'est d'ailleurs leur unique théorie. Tout ce qui est établi est à bannir, ce sont des damnés, voilà ce qu'ils sont, des damnés."
"Vous les connaissez ?"
"Ah non, il ne manquerait plus que cela."
"Pourtant à vous entendre…"
"Ce n'est pas parce que je ne les connais pas, que je ne les connais pas."
"Ah bon…"
"Vous trouvez ça honnête, vous, de défendre que la société est une entreprise de décervelage, de prôner qu'un adulte n'est qu'un rouage, de clamer que les vieux ne sont que de vieux rouages et donc d'immobiles conservateurs qui s'accrochent à la vie comme à leurs acquis ?"
"J'ai même lu quelque part, je ne sais plus où, qu'ils considèrent le vieux comme un croûton rassis dérivant dans le potage des idées reçues."
"Je vous le dis, la pomme et le serpent. Il faut leur barrer le passage. Rappelez-vous, il y a 500 ans ! La pomme et le serpent."
"Quant aux jeunes, ils les considèrent comme l'enjeu de la société. Il faut vite les rendre adultes pour leur éviter toute envie de création."
"La création, la création, il n'y en a une qu'une de création, celle de Dieu, c'est la seule et il n'y aura jamais que celle-là. Ce qu'on appelle création maintenant, ce n'est que de l'embellissement, des cohortes de nains dans le jardin d'Eden, rien de plus."
"Madame…"
"Non, laissez-moi parler. Les démiurges, je vais vous dire, ils se croient plus libres que les autres hommes, libres de dire merde, crotte et tutti quanti, libres d'agir comme bon leur semble, libres de prendre leur déjeuner à la place du souper, libres de courtiser au mépris de toute bienséance, libres de dire tout haut ce que les autres pensent tout bas, libres de ne pas se soucier de leur retraite. Vous trouvez cela normal, vous ? Vous n'y pensez peut-être pas à votre retraite, hein, hein ?"
"Mais ce n'est pas le sujet, on ne va pas discuter des retraites."
"Et pourquoi pas, vous pensez peut-être qu'on a trimé toute notre vie pour se retrouver avec une misère à la fin de nos jours, vous trouvez cela normal. Eh bien, c'est du propre, laissez-moi rire."
"Madame Anna, ne vous échauffez pas, vous devriez…"
"Vous n'allez pas vous y mettre vous aussi. Pourquoi tout le monde se ligue contre moi, pourquoi ? Mon Dieu, mon Dieu, Eli, Eli, lamma sabakhtami."
"Asseyez-vous sur ce banc. Voilà, calme, regardez comme l'eau du lac est limpide et comme on distingue bien les Alpes aujourd'hui, encore un beau jour."
"Vous avez raison, je m'échauffe, je me bile et je ne devrais pas. D'ailleurs je ne sais plus pourquoi je me suis emportée."
"Vous voyez, c'est passé, allez, on respire, une, deux, bien profond, Madame Anna, comme si vous chassiez l'air par votre derrière."
"Oh le coquin, vous en avez de bonnes vous, par le derrière ! Mais vous voulez que je lâche des prouts ?"
"Madame Anna ! Comme si ! Par le derrière, c'est une image, c'est pour bien se vider de tout l'air."
"Oui, oui, des prouts. Eh bien, tenez en voilà un. Oh mon Dieu qu'ai-je fait ? Mon Dieu, Mon Tout, prenez mon cœur et rendez-le moins fou."
"Vous saviez que pour les démiurges, le but de la vie est de se connaître, de se sculpter, pour reprendre le terme d'un philosophe hédoniste contemporain, de vivre en quête perpétuelle de curiosité, de surprise de soi et de recherche du plaisir."
"Évidemment, vous croyez peut-être que je ne le sais pas. Vous croyez peut-être que je ne sais pas que la devise des démiurges se résume par : "crée ou crève". Ils se prennent pour Dieu, je vous le dis, blasphème, blasphème, les sauterelles vont revenir, sept fois je me casserai la jambe et sept fois, sept fois la maladie frappera ma maison et la tienne aussi, toi qui te permets de faire le narrateur de cette lamentable histoire."
"Madame Anna, ça suffit, vous allez attraper du mal. Venez, nous allons aller boire une bonne tisane. Ne faites pas attention, Monsieur, elle est très sensible, vous savez, on raconte qu'un de ses ancêtres a fait partie des démiurges, jetant ainsi l'opprobre sur toute sa famille pour des générations et des générations, alors les mémoires anciennes l'égarent dans les craintes."
"Je ne voulais pas…"
"Je sais, éloignez-vous, je vais la distraire."
"Restez là, me distraire, vous vous prenez pour qui ? Je veux en finir avec ce narrateur du diable. Dites-moi, vous trouvez ça normal qu'ils remettent en cause le langage."
"C'est de la création, j'imagine."
"Arrêtez avec ce mot, blasphème, sauterelle et pomme pourri."
"Les mots n'appartiennent à personne, Madame, chacun en fait ce qu'il en veut."
"Vous croyez ça, vous, alors dites-moi ce que c'est ça ?"
Madame Anna sortit un papier un peu corné, un peu jauni de sa poche et lut.
— Ouch ! Ma clignette vascille, ça vermillonne, slam, slam, ouch sur mes doigts.
— Terdzotte, bas les paluches, ausque je baille, ausque zzzing, ausque plaffe, raide.
— Tout doux, enjoguette, djoï, djoï et fusion, lame bleue, jaspe, gypse et jupon.
— Pif, paf sur le pif, sur le paf et ronde artichaut. Salut.
"Alors, hein, ça veut dire quoi ? Ah, ah, vous voilà confondu. De la création, si Dieu avait créé de la sorte, on marcherait la tête en bas, on aurait le nombril dans le dos et le saucisson serait un fruit qui pendrait aux branches du saucissonnier. Au revoir Monsieur, je suis désolée de vous avoir rencontré, vous m'avez gâché la journée. Si vous mourriez, là subitement, je ne vous plaindrais pas et je n'irais pas verser une larme sur votre tombe. Suivez mon conseil, l'agriculture manque de bras, alors arrêtez de faire le narrateur. Mon Dieu, mon Tout, prenez mon cœur et rendez-le moins fou."

Madame Anna s'éloigna au bras du gentil monsieur qui s'efforçait de la calmer, elle martelait le sol de ses bottines montantes comme pour écraser toutes ses idées noires. Le lac, les Alpes, l'air était frais, les drapeaux battaient le rappel de la résistance.

Personne ne savait comment se déroulaient les séances des congrès. Les informations qui avaient filtré indiquaient que l'expérience hédoniste de chaque démiurge était examinée, sa profonde créativité jugée, l'enrichissement de sa personnalité évalué au moyen d'un spiromètre des plaisirs, son éloignement de la norme mesuré par le récit de ses manifestations asociales, et son prosélytisme recruteur détaillé. Un classement était établi, s'en suivait pour les uns les récompenses pour les autres les sanctions les plus diverses, blâme, mise en quarantaine, amendes en argent, flagellation, ligatures testiculaires et dans les cas extrêmes, mise à mort. En effet, comme l'exclusion n'existait pas, on était démiurge à vie au risque de la voir écourtée par la sanction fatale. La mise à mort était rituelle, le corps du démiurge était immergé jusqu'à ce que le manque d'oxygène ne fige à jamais le corps. Aucun démiurge n'ignorait cette éventualité et l'avait acceptée par serment lors de son intronisation. Il n'empêche qu'un verdict de mort était toujours vertigineux. L'accusé avait beau se persuader que la mort valait mieux qu'une vie asservie avec paralysie progressive de la personnalité, la perspective de quitter son corps restait inacceptable.
— Acht, acht, goudron, nou, nou, ouar, ouar, acht, au bout, chliiiim, auchzone, croupi, sschipp, sschapp and the end. Non, on, on on, zing boum.

Personne ne savait le nombre exact des démiurges, ce qui était sûr c'est que la somme des chiffres de ce nombre était toujours égale à 1. Pour le congrès de Morges, ils étaient 10. On le savait car ils avaient dû décliner leur identité auprès des autorités douanières pour pouvoir entrer sur le territoire. Il y avait Youri, le Russe, qui avait côtoyé Soljenitsyne dans les camps et connaissait tout Tchékhov par cœur, Lucien, le Belge, qui avait passé sa vie à essayer de construire une fusée pour aller dans la lune et dont les maquettes explosaient les unes après les autres dès leur mise à feu. Il y avait les frères Tran Van Binh et Tran Van Banh qui avaient sauvé une grande partie des temples d'Angkor des racines carnivores, Margaret Applejuice, dite Margie, ancienne strip-teaseuse foraine spécialiste du grand écart, Aqueduc Coulibiak d'origine inuit, installé aujourd'hui dans les Caraïbes et animant un cinéma d'art et d'essai. Susan Stapplespoon était une pamphlétaire féroce qui s'attaquait aussi bien aux zélotes en bretelles, qu'aux pourfendeurs de l'azote en cuisine, Arturo d'Ambrosio au passé trouble au sein de la mafia calabraise qui s'était reconverti dans l'élevage de volaille bio, Jorge di Lopez, un moine défroqué entraîneur de foot dans les quartiers déshérités des grandes villes sud-américaines et lecteur de bandes dessinées pour aveugles, et enfin madame Brahama, ancienne étoile du cirque de Calcutta qui avait connu son heure de gloire comme jongleuse d'assiettes au Maharadjah Palace de Las Vegas, actuellement gérante d'un restaurant de fondues et raclettes dans une station de ski du Colorado.

Et voilà que tout ce petit monde de démiurges débarquait à Morges. Ils arrivèrent en barge, accostèrent sur la berge. Dix sages aux vêtements de serge, un cierge noir à la main et une gerbe d'orge dans l'autre. D'un pas lent et en cadence, ils entrèrent dans la vieille ville, les habitants de Morges les regardaient avec défiance, méfiance et mauvaise conscience. Une sorte de rage sourde grondait en eux. « Purgez Morges des démiurges de crainte d'être grugés par eux », pensaient-ils tous sans oser le scander à haute voix. La procession s'arrêta au niveau du magasin de fromage Le Joyeux Gruyère. Soudain, chacun des démiurges partit en sprint et se dispersa par les ruelles. Même les plus jeunes qui avaient tenté de les pister avaient perdu leur trace. Où étaient-ils passés ?

On parla d'anciens souterrains, d'églises englouties, de murs pivotants révélant une cache ancienne, on parla du labyrinthe des caves du Joyeux Gruyère où s'étaient réfugiés les moins orthodoxes des Calvinistes, on parla beaucoup sans pour autant retrouver leur trace. La nuit qui suivit, au moindre bruit, les lumières des chambres s'allumaient, les voisins s'interpellaient aux fenêtres, vérifiaient les verrous. Une peur insinuante se glissait dans la ville avec son lot d'insomnies, de cris, de cauchemars. Madame Anna en chemise de nuit parcourait les rues en annonçant la fin du monde.
"La pomme et le serpent, et les sauterelles, j'ai péché, j'ai péché, ayez pitié, ayez pitié."
"Rentrez chez vous, Madame Anna, rentrez chez vous."
"Je vais brûler en enfer, tant qu'un démiurge existera, je garderai la trace de la faute de mon ancêtre."
"Soyez raisonnable, madame Anna, rentrez chez vous."
"La pomme, le serpent et les sauterelles, Eli, Eli, lamma sabakhtami."

Épuisée, madame Anna s'écroula sur un banc du petit square, elle prit sa tête entre ses mains. Après un long moment, elle la releva. À côté et en face d'elle, les démiurges s'étaient assis et la regardaient. Comme cette partie du square était illuminée par un réverbère, tous ceux qui habitaient en face purent voir la scène. Ils prévinrent leurs voisins de derrière, ceux-ci, ceux de derrière et ainsi de suite, si bien que presque tout Morges s'agglutina aux premières loges pour espionner. Chacun pensait intérieurement que le moment était venu d'estourbir les démiurges mais personne n'en émit l'idée et chacun enterra ses velléités de courage bien au fond de soi. Anna sursauta mais aucun cri ne sortit de sa gorge. Un des démiurges se leva et s'approcha d'elle.

"Qu'est-ce qu'il fait ?"
"Il s'agenouille devant elle, je crois que c'est Youri le Russe."
"Qu'est-ce qu'il dit ?"
"Je ne sais pas, je n'entends rien. Oh ! Voilà les deux Asiatiques qui se lèvent à leur tour. Ils déploient une longue écharpe blanche, ils se mettent à danser autour d'Anna. Anna se redresse à son tour, ils lui passent l'écharpe autour du cou, ils vont l'étrangler. Oh ! Anna danse avec eux."
"Regardez, l'Anglaise lui enlève ses vêtements alors qu'elle continue de danser. Elle se met à courir autour des bancs, elle rit, le Belge lui court après, elle se couche dans l'herbe."
"Mais c'est interdit de marcher sur les pelouses, encore moins de s'y allonger. Quel scandale, mais quel scandale !"
"Le Belge s'allonge sur elle, les démiurges chantent, mais quel scandale."
"Elle se relève, elle se rhabille, et tous ensemble s'éloignent."

Les habitants de Morges, en peignoirs, pyjamas, robes de chambre, bigoudis, sortirent des maisons et de loin suivirent le groupe des démiurges qui descendait vers le lac. Ils remontèrent dans leur barge, offrirent leurs gerbes d'orge à Anna restée sur la berge et s'éloignèrent dans le noir des eaux. Anna agitait la longue écharpe blanche qui ondulait dans le vent.
Quand les démiurges disparurent, les habitants affluèrent et se mirent à scander :
"On vous égorgera
On vous immergera
On vous abrègera"
Un bon petit courage à retardement, ça donne bonne conscience. Les femmes entourèrent Anna.
"Qu'est-ce qu'ils t'ont fait, qu'est-ce qu'ils t'ont dit ?"
"Vous voudriez bien le savoir, n'est-ce pas ?"
"Oh oui, dis le nous Anna, dis le nous."
"Ils m'ont dit ceci : ma clignette vascille, enjoguette djoï et fusion
ma clignette vascille, enjoguette djoï et confusion
jaspe, gypse et haut jupon."
"Qu'est-ce que ça veut dire ?"
"Mais, rien, absolument rien", répondit Anna en souriant. Puis elle s'éloigna, s'approcha de la première maison, arracha le drapeau qui pendait à la hampe, le déchira et en éparpilla les morceaux dans la rue au mépris de toute règle de respect de l'environnement. Mais plutôt qu'une solide réprobation, une sorte d'incrédulité et de sournoise jalousie les saisit. Chacun sentit monter en lui un étrange et délicieux appel à la délinquance. Ils se regardèrent les uns les autres, non plus avec ce regard quotidien bien lisse et bien correct mais avec un pétillement qui traduisait comme une invitation, une irrévérence, un désir. Personne ne sut dire combien de temps dura ce moment, deux secondes, dix minutes, une heure ? Puis, petit à petit, chacun s'en retourna chez soi.

Quand le jour se leva, les eaux du lac sortaient du brouillard, les Alpes émergeaient, rien n'avait changé, tout était là comme toujours, les traces qu'avait laissées la barge s'effaçaient, les morceaux de drapeau volaient au vent. Rien n'avait changé, rien, sauf peut-être un petit grain de sable, un bout de tissu arraché, un frisson de scandale, détails marginaux !

Le Crotoy le 29 octobre 2007